Logements sociaux à Paris - Edouard François arch. (photo © David Boureau)

Pour une architecture du territoire

Le mouvement des Gilets Jaunes peut être regardé comme l’une des manifestations de tous nos échecs en matière d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

Depuis les années 80, nos gouvernements successifs ont fait le choix de nous imposer un mode de vie dénué de toute humanité, affranchi de toute mesure. Centres commerciaux hors d’échelle, autoroutes abstraites des paysages, banlieues infinies, petites villes et villages abandonnés, tissus industriels désertés, parcs de loisirs imposés, agriculture sacrifiée, animaux emprisonnés, air et eau pollués.

La laideur est partout, sauf dans les traces aujourd’hui quasi archéologiques des anciens centres historiques, préservés pour le tourisme de masse et marchandisés aux chinois et aux européens du nord.
Il était inévitable qu’un si grand saccage, mené à une telle échelle, conduise l’homme le plus ordinaire, le plus instinctif, à se révolter et à dire stop. Nous y sommes.

Contrairement aux 2 siècles précédents, un architecte n’a plus aujourd’hui aucune opportunité de proposer des projets d’aménagement de nos espaces et de nos territoires.
Si nous en avions l’occasion, nous le ferions à partir de ces 7 invariants :

1. COMMERCES / GRANDES SURFACES
Le consumérisme outrancier plonge le monde occidental dans une impasse écologique.
Les grandes surfaces constituent une rente majoritairement pour 3 grands groupes (certes pourvoyeurs d’emplois mais souvent à temps-partiel). Les hypermarchés ont faussés le marché concurrentiel et ont détruit une très grande partie des commerces de proximité, indispensables aux liens et à l’échange.
Nous proposons de stopper tous les permis de construire actuellement délivrés pour les grandes surfaces, pour les sites urbains, mais aussi pour les sites péri-urbains et ruraux.

2. ROUTES / AUTOROUTES
La vitesse n’est plus ni une nécessité, ni un plaisir. Favoriser les ralentissements mécaniques ne doit pas se faire par l’amende ou par l’augmentation des taxes. Le temps du transport doit être intégré au temps du travail. Les routes doivent être à nouveau bien entretenues, mieux sécurisées et végétalisées.
Nous proposons de consacrer 1/3 de la rente autoroutière à la redynamisation du réseau des routes nationales et départementales. Et ensuite de déconstruire toutes les autoroutes à 2 décimales. Seules les grandes autoroutes d’intérêt national et international seront préservées.

3. PETITE ECHELLE / GROSSE ECHELLE
Depuis plus de trente ans la commande publique ne jure que par les gros chantiers : gros équipements, gros hôpitaux, gros musées, gros lycées, grosses universités, gros tribunaux,…Tout est devenu gros, impotent et pachydermique. Ce syndrome néo-gaullien (LE France, LE Concorde, LES Centrales,…) est en fait un titanic territorial et financier.
Nous proposons que plus aucun programme public ou privé n’excède 10 000 M2 de surface nette et ne dépasse 10 mètres de hauteur. Au-delà de cette surface optimale, nous demandons que chaque M2 de plancher bâti soit accompagné de 10 M2 de jardin et de 100 M2 de culture agricole ou vivrière.

4. NATURE / VILLE
Historiquement, nature et ville ne se sont jamais opposées. Par son intelligence, son bon sens et sa patience, l’homme savait organiser le naturel et l’artificiel de manière harmonieuse. A partir des années 50, la ville n’a plus été circonscrite. L’impératif de la quantité et de l’uniformité a fait sombrer notre pays dans l’amnésie et la laideur. Les sols sont bitumés et imperméables aux eaux des pluies. Les objectifs financiers court-termistes dictent les zones : industrielles, artisanales, commerciales, résidentielles, éducatives,…Pourtant, sur une vue satellite nocturne, la ville demeure heureusement très minoritaire par rapport à la nature.
Nous demandons de stopper toutes les formes d’extensions urbaines en cours : métropoles, villes, banlieues, villages. Elles peuvent encore être densifiées sans dépasser leurs limites actuelles. Il faut en même temps satisfaire les demandes de nombreux habitants qui aspirent à vivre dans des lieux isolés de tout. La dispersion, la très faible densité à l’hectare est une liberté primitive fondamentale. D’ici peu d’années, les nouvelles techniques de déplacements autonomes et propres permettront de dé-centrer la ville et de re-naturaliser l’ensemble du territoire.

5. VEGETAL / MINERAL
L’animal n’est pas fait pour vivre en ville. L’homme non plus. L’industrialisation, d’abord ferroviaire puis automobile, nous a contraint à vivre cet enfermement. Le télé-travail, la numérisation et la robotique sont entrain de faire sauter ce carcan biséculaire. Très bientôt, nous vivrons tous au calme, entourés d’oiseaux, d’arbres et de rivières.
Nous demandons que chaque nouvel emploi créé soit situé en dehors des villes. Que chaque départ en retraite soit remplacé par un poste de travail à distance. Nous proposons que l’empreinte carbone de toute nouvelle construction du secteur tertiaire soit de zéro : matériaux, énergies, durabilité, luminosité, maintenance.

6. PROXIMITE / LOINTAIN
L’exclusion ressentie aujourd’hui par beaucoup de français, si elle est effectivement économique, est avant tout psychologique. Se savoir loin de tout s’accompagne d’un sentiment d’abandon. Loin du savoir, loin de l’information, loin de la dynamique collective. Nous pouvons être physiquement proches de nos voisins mais très éloignés du monde.
Nous demandons que chacun soit relié à chacun. Que chaque habitant de tout point du territoire puisse accéder en langue française aux richesses du commun national : histoire, littérature, philosophie, sciences, arts, théâtre, cinéma, musique, gastronomie. Tout lointain sera intégré comme proche.

7. LIEUX / NULLE PART
Les lieux sont la condition première de l’établissement de l’homme dans l’espace. Les lieux c’est ici et maintenant : ils sont bornés, limités, identifiables. L’espace c’est nulle part : il est infini, a-humain, hors des temps. La condition post-moderne a généré une rupture dans nos tréfonds archaïques et anthropologiques. Elle est la source de souffrances quotidiennes.
Nous proposons que les architectes, pour chacun de leurs édifices, créent des intériorités de silence, des cloîtres de paix, des lumières de silence. Ils doivent pour cela s’interroger sur la justesse de leurs actions : lieux, programmes, coûts, échelle, solidité, symboles, images.

Michel BOURDEAU Architecte – JANVIER 2019

4 commentaires

  1. Tout ceci montre que l’architecture et son corollaire indissociable, l’urbanisme, sont décidés et donc créés par des incompétents (en la matière, évidemment). Seuls les architectes, dont c’est la vocation, ont la formation adéquate pour ces discipines.
    Mais voilà, nous n’avons jamais noué de contact suivi avec la population, avec « les gens ». C’est une clientèle vers laquelle nous ne nous sommes jamais tournés. Alors ? il ne faut pas s’étonner que cette population, et parmi eux évidemment les futurs décideurs (Maires, Ministres, Directeurs de HLM, etc.), ne connaissent pas l’architecture, n’ayant jamais eu de contact dans leur vie, leur jeunesse, avec des architectes.
    A nous de changer cela.

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  2. Moi aussi, je partage le contenu de ce texte.
    Je vous cite: « Contrairement aux 2 siècles précédents, un architecte n’a plus aujourd’hui aucune opportunité de proposer des projets d’aménagement de nos espaces et de nos territoires. »
    C’est la raison pour laquelle je me suis mis en retrait de ce « beau » métier; je ne voulais pas participer au saccage des territoires que vous dénoncez, et dont malheureusement quelques architectes se rendent complices.
    Je suis revenu à ma première formation d’agronomie, et je travaille sur le beau projet de transition écologique CARMA au Nord de Paris, pour tenter d’empêcher la réalisation d’Europacity, toute l’horreur dont nous ne voulons plus !
    http://www.carmapaysdefrance.com

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  3. Wahou ! Je partage le bon sens général des idées proposées pour ce débat mais je suis assez dérangée par la tournure un peu extrémiste qu’elles prennent…
    J’adore le titre et valide mais de là à parler de « tout refaire » en déconstruisant : c’est engager de l’énergie, des économies et des complications pour une solution qui me parait elle aussi un peu décalée… Par contre je suis d’accord qu’il faut arrêter de construire des projets qui ne sont pas nécessaires à autre chose que d’enrichir les poches des mêmes, par la consommation et les efforts des autres. C’est l’état d’esprit de tous qui est le plus gros chantier à refaire ! Beaucoup se détournent aujourd’hui des derniers modes de vies que la société nous a imposé et si par exemple nous désertions tous les supermarchés et arrêtions d’acheter des tomates en hiver : alors peut-être que certaines choses changeraient… Les politiques jouent sur les mots pour nous faire croire qu’ils sont « parfaits »… Ex : « Du Bio » dont les critères ont été revus pour que plus nombreux entre dans les cases c’est un peu l’étiquette pour « faire plaisir » et vendre plus cher !
    1. Je valide
    2. Oui pour l’intégration du temps de transport ! Mais : Végétaliser les routes ? comment et pour quoi faire ? Changer les itinéraires (et embêter les gens en campagne en roulant plus lentement : pour quoi faire ? ne plus polluer ?) -> Plutôt favoriser le covoiturage ou prendre les transports en commun ! Mais pour ces derniers il faut revoir leur mode d’évolution aussi… Où est passé l’appréciation du train ? (rapide, « confortable », moins polluant ?, qui transporte beaucoup de personnes en même temps dans des endroits stratégiques…!? -> Oui mais là encore comment va t-on ensuite là où on souhaite depuis la gare…!? Peut-être que les taxis façon uber pourraient pallier à ça. Peut-être que nous pourrions tous être chauffeur pour son voisin aussi !?) Mais pour tout ça il faut accepter de se tourner vers l’autre, de revoir ses temps de trajet (à la hausse parfois…)(pas tous les territoires sont bien dé-servis précisément par les transports en commun), de payer quelqu’un ou quelque chose (à la place de l’essence, du parking, de l’assurance pour la voiture…) (et le train c’est bien beau mais c’est devenu plus cher, long et plus compliqué que la voiture parfois…).
    3. Oui !!! Mais quelques remarques : Qui a envie, le temps et l’argent de cultiver et entretenir un jardin/potager : pas tout le monde… où ? : pas simple en terrain pollué… « Faire le tour de la ville pour acheter ses cadeau de noël un jour de pluie et de froid » : Tout le monde est prêt à faire l’effort de balader et marcher des km en ville (on en fait aussi beaucoup, et d’inutiles, en centre commercial) !? Qui va chez le boucher ou le fromager (un peu plus cher oui !) pour acheter ses produits ? Toujours l’esprit des gens à changer : Changer sa consommation
    Les hôpitaux et services : oui… tout le monde apprécie, et notamment en milieu rural, d’avoir un médecin à proximité et disponible lorsqu’il y a besoin. Les « jeunes » professionnels de la santé sortent-ils des métropoles pour aller en compagne habiter et exercer ? Leur permet-on financièrement de gagner assez pour continuer d’apprécier de faire leur métier correctement, au service des autres, sans qu’ils s’endettent !? Les services publics payés par l’état ne manifestent-il pas aujourd’hui qu’ils se retrouvent avec des patients par dessus la tête tellement on supprime des postes…
    4. Oui oui et oui ! Mais c’est pas demain la veille hélas et c’est pas si évident de bouger de cette façon… Chacun fait encore le choix de là où il habite ! Après : que fournit-on comme services à ceux n’habitant pas en métropole, où plutôt : quels services de proximité a-t-on laissé, n’a-t-on pas enlevé!, aux ruraux qui étaient bien dans leurs villes et villages avec leurs professionnalismes multiples et variés pour former un lieu vivant !?
    Et est-ce que tout le monde a un toit aujourd’hui ? Est-ce que tout le monde a accès à un logement décent !? Est-ce qu’on pourrait à nouveau, nous architecte : construire des choses de qualité et durables !!! pour que le confort de vie dans un logement soit accessible à chacun ! Pensons durée et efficacité et pas rapidité, argent et pollution…
    5. Mitigée… Le numérique oui c’est très bien et il faut vivre avec son temps mais attention de ne pas se retrouver dans le monde robotique de Wall-E (cf : pour faire court) Il peut-être plus que chouette de continuer à parler avec de vraies personnes et pas tout le monde peut et/ou veut travailler depuis chez lui et isolé… Les architectes réfléchissent depuis des années sur la ville idéale ! Les « cités-jardins » ? : c’est vert mais ce n’est pas le mode de ville connue aujourd’hui idéal…
    « Nous demandons que chaque nouvel emploi créé soit situé en dehors des villes » : Huuummm moui… c’est une idée! ; « Que chaque départ en retraite soit remplacé par un poste de travail à distance. » : Euh… pas pour tout j’espère !? ; « Nous proposons que l’empreinte carbone de toute nouvelle construction du secteur tertiaire soit de zéro » : utopie à mon sens mais il faut toujours s’encourager à s’en rapprocher. Le réemploi par exemple est une des solutions proposée pour ça (mais elle est loin d’être parfaite malgré l’idée qui « l’est ».
    6. Comment ?… D’après moi, nous avons sur ces points déjà « TOUT » à notre disposition ! (ou presque… complications : exclusion sociale) L’effort est à faire de la part de chacun pour ouvrir les yeux, s’ouvrir aux autres personnes autour de sois et communiquer déjà physiquement, sans se compliquer la vie, avec ce qu’il y a autour de sois ! Nous pouvons aussi être très connecté avec « je ne sais pas qui, je ne sais pas où » mais ne plus discuter à table avec un proche parce-qu’on a les yeux rivés sur sa photo d’assiette partagée avec 100 followers…
    7. Oui ! 🙂 Lire Espèces d’Espace de G.Perec… Hétérotopies de Foucault… Non lieux de Augé… Habiter Un monde à mon image de Besse… Être et Temps de Heidegger…
    Architecte : un des plus beau et complexe métier du monde… Bon courage à nous ! Potentiel super héros dans ce monde et avant tout humain et citoyen simple, pouvant déjà agir par des actes à un échelle de colibri !
    À nous de faire des efforts, de remettre en questions nos propres choix et l’échelle des efforts que l’on est prêts à faire : car ce n’est pas si simple… Mais nous sommes tous capables de décider de notre vie, d’inspirer nos voisins et de lier nos meilleurs points : pour faire briller l’intelligence et la pertinence de tous !
    (Vous m’avez inspirée ! Bien cordialement.)

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