Le message des gilets jaunes à l’architecte que je suis

Réduire la fracture sociale, c’est aussi la mission dont l’architecture doit se sentir investie, en produisant du bien commun, du lien social.

Les architectes et les urbanistes n’aiment pas les ronds-points. Il est vrai que personne ne considère ces lieux comme des modèles d’urbanité. Pourtant devenus lieux de partage, ils symbolisent aujourd’hui l’aspiration à être entendu, reconnu. L’attente de reconnaissance et la prise en compte d’une identité assumée s’y expriment.

La revendication économique cache toutes les autres revendications. En occupant les ronds-points, beaucoup veulent se faire entendre et demander autre chose que des non-lieux voués aux gémonies.

Ainsi l’architecte peut-il être également interpellé par le mouvement des gilets jaunes. Parce qu’il semble difficile de faire un projet architectural en prenant en considération les observations de milliers d’habitants, avec des procédures de plus en plus inadaptées, la construction de logements s’est banalisée, celle des équipements publics s’est fonctionnalisée à l’extrême. L’architecture actuelle, largement diffusée par le biais des images, s’est dématérialisée, unifiée, elle est homogène dans tous les recoins du territoire. L’uniformisation a généré une perte d’identité, une perte de sens.

Aujourd’hui il faut que l’architecture aussi, au-delà de la dimension esthétique, réponde à un projet qui dise la différence, la diversité des situations, avec une question d’identité à l’horizon. Dans un monde où chacun se sent de plus en plus informé et de moins en moins consulté, l’attente de « co-conception » est grande. La revendication d’une identité culturelle sonne comme un cri d’alarme, avec l’espoir d’être entendue.

Pour l’architecte, être à l’écoute c’est s’interroger sur ce que pourrait être une autre architecture qui soit conçue en considérant le contexte, dans sa richesse et sa complexité. Accepter la diversité, répondre à l’attente, c’est être en mesure de la penser. L’architecture est souvent une manière de répondre à des attentes non encore formulées, parfois surprenantes, spectaculaires, mais pas seulement. Tout commence par une vraie réflexion sur l’identité locale, une conception qui résulte d’une écoute et non d’un quelconque formalisme, c’est un ajustement à la spécificité du lieu. C’est l’acceptation d’une mise en danger avant toute création.

Aujourd’hui, l’appel à des architectes de renom international cache un vrai désarroi, celui de ne plus écouter ce que pourrait être la richesse locale d’un projet. Aux revendications « d’exister économiquement », aux demandes de marquer une différence, de faire vivre une diversité, la réponse est la réglementation européenne qui voudrait tout uniformiser.

Certes les obstacles sont de nature réglementaire mais ils sont aussi idéologiques. Les architectes souhaiteraient plus d’imagination dans la programmation et la conception de ce qui va devenir un support de vie, notre patrimoine à venir. Les maîtres d’ouvrages et les élus ont un énorme challenge à relever, oser rendre possible une architecture à vivre, une architecture pour tous.

L’architecture aussi doit se sentir investie de la mission de réduire la fracture sociale, de plus en plus grande, en produisant du bien commun, du support de lien social. Innover c’est construire ensemble, donner du sens à ce que nous construisons, sortir d’une banalité insupportableL’habitude est prise de s’appuyer sur des modèles, alors qu’il faut produire différemment. Il est vrai que la diversité des attentes est déroutante et que notre culture est éclatée mais le sens véritable de l’architecture est dans sa capacité à rassembler, à produire des symboles.

L’écoute doit être à l’origine d’une nouvelle démarche architecturale: attentive, inventive, surprenante, et pourquoi pas émouvante. Sortir de la violence, du brutalisme, et du seul pseudo minimalisme, pour proposer une alternative, celle de la vie, de la diversité. Les architectes et l’architecture ont une occasion exceptionnelle. Ecouter, pour donner à l’architecture ses « lettres d’utilité publique ».

Alain Sarfati

Tribune publiée le 24/02/2019 sur le blog du HuffPost

Un commentaire

  1. notre rôle aujourd’hui est d’apporter une réponse formelle à un besoin exprimé par un maître d’ouvrage qui concentre le pouvoir – et c’est bien pratique !-, ainsi sommes nous assimilé par l’inconscient collectif au « valet du prince »;

    si l’on veut bien changer notre statut, nous pourrions descendre de notre piédestal et être perçus comme des vecteurs de matérialisation fonctionnelle, écolonome et poétique et des besoins de tous et de chacun.

    C’est bien dit, c’est consensuel, mais comment faire ? comment trouver cette légitimité ?

    Mon intuition : de fait nous nous dirigeons vers une répartition plus favorable à la rénovation qu’à la construction. L’augmentation de la pérennité de la construction augmente sa pertinence écolonomique (coût de la démol/reonconstruction et stockage carbone), La prégnance du contexte et le « poids » de l’acte de construire prônent pour l’augmentation de la réflexion ante-construction.
    Je crois que nous allons (encore!) vers une augmentation des exigences règlementaires, mais devant son foisonnement, il me semble qu’une interface doit apparaître, entre l’intérêt privé et l’intérêt public, entre l’architecture et l’urbanisme, une MOE/AMO à qui pourra peut-être « de-zommer » un projet de construction au niveau du territoire et apporter (en collaboration avec les collectivités) des solutions alternatives pertinentes en amont (favoriser des transactions d’achats de biens fonciers plutôt que promouvoir des aménagements ouverts.

    On est notre place là-dedans, je n’en sais rien, pas loin sans doute…Plutôt qu’en maître d’œuvre indépendant, l’avenir de l’architecte est sans doute plus près de la collectivité et de l’état, il y trouvera toute sa légitimité, il y perdra sans doute de l’autonomie…Car l’actuel foisonnement administratif et règlementaire nous permet paradoxalement une liberté, en « organisant » ou interprétant les contraintes.

    voilà, voilà…

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