Contre la paupérisation des architectes

Les revendications lancées par les « gilets jaunes » sont avant tout un cri pour la survie et contre la paupérisation. Pour ce qui concerne les architectes, cette paupérisation peut se mesurer, par exemple par la division par deux en quinze ans de nos taux d’honoraires. Cet effondrement dramatique est multifactoriel mais tient principalement à l’effet conjugué de plusieurs « effets ciseaux » :

1.
La concurrence faussée par la suppression de toute référence à un prix plancher qui serait le montant d’honoraires minimaux au-dessous duquel on perd de l’argent. Il se situe, selon les projets aux alentour de 8% pour un marché entre 1 et 2ME. Or sur bon nombre de consultations lancées en « appel d’offres », si l’on ne répond pas à 6 ou 7%, on n’a aucune chance de remporter le marché. Sachant qu’il faut au moins 2 à 3 points de plus pour faire un peu de bénéfice et pouvoir réinvestir. De ce point de vue la formule de notation financière du ministère des finances appliquée avec zèle par les collectivités est dévastatrice. Mais l’Ordre ne semble pas avoir pris la mesure de cette absurdité et continue de fermer les yeux sur un processus délétère qu’il devrait dénoncer depuis des années.

2.
La lourdeur croissante des dossiers de candidatures et de réponses aux appels d’offres dont la plupart n’est même pas indemnisée (ou beaucoup trop peu) par le biais des consultations conception-réalisation et autres appels d’offres « sans remise de prestations » alors même que les éléments demandés demandent des vérifications très lourdes et des avant-projets en internes, obligent à consacrer un salarié à plein temps sur des tâches très chronophages aux résultats très aléatoires inimaginables pour les petites agences.

3.
La surcharge des éléments de mission nouveaux de tous ordres (HQE, BIM, RT, Permis de construire incluant une quantité d’études très importante y compris sur les eaux pluviales, l’état des terrains, etc.) au moment même ou les honoraires baissent n’est pas supportable par les agences et encore moins par les petites. Que l’ordre lui-même se fasse par exemple le promoteur zélé du BIM montre en quel mépris il tient les petits cabinets dont 80% des projets consiste en des réhabilitations d’existants pour lesquels le BIM a une valeur ajoutée à peu près nulle. Cela est d’autant plus vrai que seules les grosses entreprises peuvent se targuer de maîtriser cet outil alors que les petites n’ont parfois que de vieilles versions d’Autocad. Là encore, ce sont les arguments des gros qui sont entendus et jamais ceux des petits.

4.
La complexité toujours croissante des présentations de situations, mémoires d’honoraires, mémoires de réclamation, paperasses de tous ordres, gestion salariale, prélèvement à la source, quand ce n’est pas la gestion contentieuse, nous détournent de nos missions nous obligent à dédier un temps considérable à la gestion administrative de nos agences au détriment de tout le temps qui nous permet d’injecter de la valeur ajoutée.

5.
Les retards de paiements (publics ou privés), ajournements de missions, OS d’interruption, imprévoyances budgétaires ou techniques des maîtres d’ouvrage, mises en accusation des architectes comme des responsables bien « pratiques » de tous les dysfonctionnements des projets, permet de faire porter sur leurs seules épaules tous les aléas de missions longues dont le caractère imprédictible relève autant des maîtres d’ouvrage ou des bureaux d’études que des architectes…

6.
Les procédures de PPP, AOT, délégations et autres « mandats » apparues ces dernières années et récemment très assouplies, permettent aux collectivités de se départir de l’acte de construire au profit d’organismes d’économie mixte où seuls ont accès les groupements privés dont les mandataires sont des banquiers, des promoteurs ou des majors du BTP qui n’ont d’objectif que le profit à court terme et pratiquent vis à vis de leurs sous-traitants une forme de servage qu’on avait plus vu depuis le 19ème siècle. Inutile de préciser ce que pèsent l’architecture et les architectes dans de tels contextes : zéro virgule pas grand-chose…
Lorsque l’on constate en plus que les trois majors de la construction se sont partagé les fédérations du bâtiment et y règnent en maîtres, on comprend qu’il soit très difficile de faire entendre une autre musique dans un combat totalement déséquilibré.

7.
S’engouffrant à la suite des majors dans la pratique de ces mauvaises manières, on voit maintenant la plupart des entreprises de toute tailles, sous-traiter la totalité de leurs marchés à des entreprises totalement asservies à leurs commanditaires et tellement dépendantes économiquement de leurs bon vouloirs qu’elles en viennent parfois, pour survivre, à sous-traiter à leur tour à des sociétés « improvisées » où une forme d’esclavagisme de travailleurs souvent immigrés et prêts à accepter à peu près n’importe quoi pour survivre, a force de loi. C’est tout le système du bâtiment qui est gangrené par ces pratiques sur lesquelles même les offices d’habitat social ferment les yeux, ce qui n’est pas leur moindre paradoxe. Il faudrait bien sûr limiter drastiquement la sous-traitance mais tous les interlocuteurs poussent des cris dès qu’on en parle. C’est pourtant aussi sur les chantiers que se gagne la bataille de la qualité constructive.

Conclusion :
Les quatre thèmes préfabriqués de ce débat n’ont aucun rapport avec la réalité du terrain et leurs contorsions sémantiques totalement creuses n’ont rien à voir avec les urgences du moment. C’est une fois de plus parfaitement symptomatique de la complaisance des ordres nationaux ou régionaux vis-à-vis du rouleau compresseur idéologique ultra-libéral qui n’a de cesse de privilégier les gros au détriment des structures artisanales et de détruire dans le même mouvement à la fois nos agences et notre tissu créatif.
Il est quand même singulier qu’à chaque fois que j’échange avec des entrepreneurs, des bureaux d’études ou des confrères, 100% de mes interlocuteurs (je n’exagère pas) me disent (discrètement !) partager ces constats. Les seuls qui semblent ignorer cette réalité sont finalement les représentants de la profession ! Même si parfois, il acquiescent avec un haussement d’épaules « impuissant » qui montre le degré de leur résignation…
C’est qu’il n’est effectivement plus temps de se « laver les mains » en regardant ailleurs ou de s’interroger sur le sexe des anges pendant que notre profession se noie comme d’ailleurs une bonne partie de notre population…

Jean-Jérôme TRICOIRE, Architecte

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